La démarche proposée par les Dominicains du Centre Cormier (*) était audacieuse : confronter en live et en public l’offre politique de cette présidentielle aux exigences des évêques de France exprimées dans leur lettre, « Un vote pour quelle société ? » Et si elle n’a pas tenu toutes ses promesses -la solennité du lieu, la lourdeur d’un débat à dix, les insuffisances de la sono, le temps trop court- les échanges auront mis en valeur la diversité des approches sur des questions aussi lourdes que l’environnement, les cités, la bioéthique, la sécurité. Les lignes de partage ne sont pas entre les chrétiens et les autres, elles traversent et électrisent parfois le corps même de la famille chrétienne qui est loin de constituer un monolithe.
Entre le secrétaire départemental du Parti communiste, ancien jociste « assoiffé de justice et de dignité pour tous », qui reproche aux évêques de faire couler le robinet d’eau tiède, et le représentant du Front national, ancien scout et ancien para, qui a lu dans leur lettre le regret « d’un trop grand nombre d’ethnies dans les banlieues », on n’a pas chaussé les mêmes lunettes pour lire le monde, c’est évident (**). Et le débat ne réduira pas le grand écart qui sépare les intervenants.
La frontière : respect de l’homme et du Bien commun
Là n’était pas l’objectif. Les organisateurs de la soirée avaient prévenu : « Nous n’avons pas monté une énième réunion électorale où chacun voudrait convaincre l’autre de la justesse de ses vues. Nous sommes là pour écouter et comprendre comment des chrétiens engagés font le lien entre leur foi et leurs choix. » Quand ils le font car, à l’évidence, tout le monde n’y avait pas réfléchi avant cette soirée qui en a pris quelques-uns au dépourvu. Mais, passons.
Elle et ils ont en commun de militer en politique. Et leur foi, qu’ils ne craignent pas de confesser publiquement: Michèle Poncet-Ramade (Verts), Pierre Dharreville (Front de gauche), Jean-Pierre Mignard (PS), François-Xavier de Peretti (MoDem), Guillaume Jouve (PCD), Dominique Tian (UMP), Jean-Pierre Bauman (Front national). Pour le reste, tous les chemins mènent à Rome … Pierre Dharreville s’insurge : « La radicalité du message du Christ aurait mérité des propositions plus fortes que celles des évêques », qui se limitent à réclamer des politiques le respect de l’homme et la recherche du bien commun, « lequel n’est pas la somme des intérêts particuliers ». Une autre frontière. Dominique Tian, Jean-Pierre Mignard, François-Xavier de Peretti, Guillaume Jouve trouvent au contraire leur déclaration « équilibrée ». Comme s’ils se satisfaisaient, au fond, que les clercs dont la parole dérange lorsqu’ils prennent le parti des Roms, par exemple, apparaissent cette fois complètement extérieurs aux débats de cette élection présidentielle.
Les cités, défi des futurs élus
Proches sur les questions de bioéthique, que les uns et les autres abordent avec prudence, divergents sur le recours au nucléaire pour satisfaire nos besoins en énergie, ces chrétiens vont réellement entrer dans la lumière de leurs différences quand viendra sur la table le sujet des banlieues. Ou des cités. Celles-ci sont l’épicentre du débat politique de cette campagne. Les chrétiens les abordent généralement par la grande porte de la fraternité (Front de gauche, PS, Verts) mais pas que. Pour le MoDem elles devraient susciter « un plan Marshall ». Mais pour l’UMP, elles sont le foyer d’abus de droits et d’une insécurité à combattre, tandis que le Front national prône le rejet pur et simple de tous ceux qui ne sont pas de vrais Gaulois.
A cet instant, les valeurs chrétiennes se déchirent sur le mur des cités dessinant l’immensité de la tâche qui attend les élus de mai (présidentielle) et de juin (législatives). Ce n’est pas une vraie nouvelle. On saura gré cependant aux Dominicains du centre Cormier d’avoir aidé à clarifier les enjeux des débats actuels.
(*) Le «Centre Cormier» des Dominicains propose par ses activités culturelles, spirituelles et intellectuelles « des réflexions sur l’homme, son existence et la pleine réalisation de sa vocation ». Ce Centre est placé sous le patronage du bienheureux Frère Hyacinthe-Marie Cormier (1832-1916), fondateur du couvent des Dominicains de Marseille et ancien Maître de l’Ordre des Prêcheurs, dont la devise est « l’amour de la Vérité ».
(**) La table ronde a été vidéoenregistrée et peut-être revue sur le site centrecormier.com



