Minuté par le protocole, corseté par la sécurité des voyages officiels, le passage à Marseille du président de la République provisoire de Tunisie, jeudi, ne laissait a priori aucun espace à l’inattendu. C’était sans compter avec la passion des Tunisiens de Marseille pour leur terre d’origine et tout ce qui la concerne. Lorsque la parole leur a été donnée, les particuliers et associatifs réunis dans l’hémicycle de la Communauté urbaine par le consulat général ont fait de ce qui devait être une simple prise de contact un meeting agité. Les attentes, les frustrations et les angoisses de cette communauté sont nombreuses et impatientes. Moncef Marzouki, surpris, en a fait une abondante moisson.

A son arrivée à l'Hôtel de ville de Marseille, le président Marzouki semble faire les présentations: "Madame Carlotti, Monsieur Gaudin - Monsieur Gaudin, Madame Carlotti"
Tout avait pourtant commencé pile poil. A midi tapantes, le long cortège de voitures officielles en provenance de Marignane se présentait devant l’Hôtel de ville. Pour l’occasion, le service du protocole de la ville, mis sous pression par la préfecture, lui-même harcelé par Matignon, l’Intérieur et l’Elysée, avait ouvert la lourde porte donnant sur le Vieux Port, ceinturé les abords de la bâtisse XVIIe de barrières habillées d’un bleu Marseille du plus bel effet, et tiré les journalistes au cordeau le long du tapis rouge où le Sénateur Maire faisait maintenant les cent pas. Arrivé, comme de coutume, avant l’heure, Jean-Claude Gaudin tuait le temps en régalant les photographes d’anecdotes succulentes.
Marseille-Tunis-Tunisie renforceront leurs liens

Dans le bureau de Jean-Claude Gaudin, avec Mme Carlotti, ministre aux Personnes handicapées et le préfet Parant
Après la photo sur le seuil avec la nouvelle ministre aux Personnes handicapées en guest star, Marie-Arlette Carlotti effectuant pour ce voyage présidentiel sa première descente ministérielle à l’Hôtel de ville qu’elle ne tardera pas à convoiter, la petite troupe avait gravi les marches et gagné le bureau du premier magistrat municipal. Echanges polis sur la fécondité des partenariats noués entre Marseille, Tunis et plus généralement la Tunisie. Le temps de se promettre de dynamiser ces jumelages et il est déjà l’heure de partir. Photo au balcon. Remise de cadeaux et d’une médaille souvenir de la Ville et tout le monde regagne les limousines qui attendent sur le quai du port interdit une heure durant au trafic marseillais.
Direction : l’Hôtel de Région, place Jules-Guesde, 2e, où le même cérémonial se reproduisait avec le président Michel Vauzelle en hôte et son équipe du Conseil régional en faire-valoir. Promesses de renforcer les liens pour « promouvoir les mécanismes d’investissement en Tunisie et la coopération entre la société civile et les collectivités locales » notamment à Kasserine, région pauvre d’où est parti le printemps arabe. L’heure n’était pas à l’expression de vastes desseins, seulement aux amabilités d’usage et aux pétitions de principe.
Brève conférence de presse puis le président Marzouki et sa suite prenaient le chemin de la préfecture (rencontre avec les industriels de la mode) avant Eurocopter, non sans avoir salué le groupe des Tunisiens qui s’étaient massés pour le saluer à la sortie de l’Hôtel de région.
Débat agité au Pharo
Retour à Marseille en milieu d’après-midi, au Pharo, à son tour isolé du reste du monde pour accueillir, dans les murs de la Communauté urbaine, la rencontre du Président tunisien et des représentants des forces vives de son pays vivant à Marseille et en Provence Alpes Côte d’Azur. Prenant à contre ceux qui ont délaissé la langue natale pour mieux s’intégrer, l’échange se déroulera entièrement en arabe.

Cette Tunisienne de Marseille a dit avec passion son attachement aux valeurs de la République et de la Révolution de jasmin
Passé le moment de surprise et le bref discours d’introduction du Président dans lequel celui-ci fit un point succinct du chemin accompli par le nouveau pouvoir tunisien, l’hémicycle se rua sur les micros tendus par l’organisation. Et déballa tout. La crainte de voir les valeurs de la Révolution dilapidées par les islamistes, l’inquiétude pour l’emploi des jeunes et la résorption de la dette, la demande de moyens pour lutter contre l’échec scolaire en France, le coût jugé exorbitant des transports ultraméditerranéens, la désespérance des migrants clandestins, le refus des OGM, etc. Le président, installé à la tribune où siège habituellement Eugène Caselli, a écouté patiemment, appelant de temps en temps ses interlocuteurs à garder leur calme. Les ministres des Affaires étrangères et de l’Immigration, l’ambassadeur de Tunisie à Paris et le consul général à Marseille, qui l’entouraient, ont pris une foule de notes. Mais il n’y aura que peu de réponses. Le Président s’en est excusé avant de s’éclipser sous la protection très rapprochée de la sécurité de plus en plus nerveuse.
La communauté tunisienne assez remontée est restée sur sa faim. Elle est cependant repartie satisfaite d’avoir pu s’exprimer aussi librement et simplement face au président de la République. La démocratie est en marche, elle produit de la liberté, c’est déjà positif. Elle a en tout cas salué l’événement en reprenant a cappella l’hymne tunisien, Humat Al-Hima (Défenseurs de la patrie) avec le Président et ses ministres.



